RAUKY
Né en 1979. Originaire de Saint-Etienne, France. Vit et travaille à Lyon depuis 1999.

Rauky est représenté par les galeries :
- www.ventedart.com - Lyon
- www.art-et-culture.ch - Genève
- www.edmond-art.com - Paris
- www.saatchiart.com/rauky

LES TABLEAUX
Joie et fureur

D’un fond écarlate surgit un gorille hurlant, vêtu d’un costume noir, armé d’une kalachnikov (Red fury, 2016). Ailleurs, un ours s’apprête à ouvrir le feu autant que l’est sa gueule, insensible à la paix qu’auraient pu lui inspirer les blanches colombes presque perchées sur son épaule ou à l’innocence d’une invitation à jouer au playmobil. La brutalité de la scène est renforcée par son aspect gratuit, ses couleurs « pop », l’hétérogénéité des figures et la virilité des mains fières ajustant un blouson (L’ours était armé, 2014).

La violence est à peine plus contenue dans L’attente (2015) où la créature hybride, mi-homme, mi-cerf se tient sur ses gardes, brandissant son silencieux jusqu’au moment fatidique, dans un très fort contraste de rouge et de noir. Cette double bête présente son imposante stature sur un autre tableau aux teintes prune et violette, saisissant une arme que la taille, les couleurs et l’aspect brillant célèbrent comme l’élément principal de la composition : un gros jouet à tuer. Le franc sarcasme partout perceptible dans l’univers de Rauky est confirmé par le titre, Retrait en espèces (2013). Outre l’ironique allusion à la disparition des espèces ou le fantasme amusant d’une revanche de l’animal sur son prédateur, cette image comme celle des autres monstres armés exemplifient la cruauté que l’artiste perçoit dans les sociétés contemporaines. Aussi évolué soit-il, l’homme demeure l’animal dont l’instinct ou les pulsions peinent à être refoulées et l’emportent sur la raison ; par la boîte crânienne relativement sous-dimensionnée au reste du corps, le peintre rappelle à l’humain son statut originel de primate dépourvu de sens moral. Or rien n’est pire que la férocité subsistante d’un être qui devrait l’enrayer. Seul l’homme, en étant immoral, va à l’encontre de sa nature rationnelle ; les autres espèces, a-rationnelles, ne font ni bien ni mal.

Dans ce monde de cowboys où règnent la force, la terreur et l’injustice, une allégorie de la vengeance montre un stormtrooper de l’Empire (Star Wars) bedonnant et menaçant qui coiffé de plumes d’Indien d’Amérique pointe à la manière d’un fusil une trompette du jugement dernier, sur fond de burger planté de flèches et de pistolet dans une main de cartoon (Fat Boy Symphony, 2016).

L’engouement pour les armes à feu culmine dans de foisonnantes compositions kitsch : The Revolover (2012) et Oh merde (2013). Dans la première, l’association décomplexée du rose et du rouge confond amour érotique et amour du tir : « I love you, I shoot you », lit-on parmi d’autres inscriptions clairement évocatrices s’ajoutant à l’agglomération de personnages de comics proches de l’univers de Roy Lichtenstein (1923-1997). L’ange cupidon a délaissé son arc et ses flèches pour un fusil dont on redoute les effets ; l’amour promet moins d’allégresse et d’épanouissement que de destruction. Dans la seconde, où bleu et noir dominent, un tireur empêtré dans un amas d’objets populaires et d’animaux est aveuglé par un large trait de pinceau l’empêchant de viser, comme si le peintre lui-même lui lançait : « ouvre plutôt ton troisième œil ! » Les contrastes marqués de la société américaine sont encore tournés en dérision dans une image montrant Bambi et son ami Panpan armés jusqu’au dents (Bambi n’ Panpan playin’ airsoft, 2014).

La conquête de l’identité contemporaine

L’oppression et l’aliénation sont d’autres formes de violence, infligées aux individus par eux-mêmes et/ou par la politique et les médias – dont la télévision (Obey me et Invasion has begun, 2007). Que l’on subisse en bon mouton la dictature de la pensée unique ou que l’on soit cerné par « TV l’extraterrestre », l’asservissement volontaire ou la fuite sont deux formes de réaction, plus ou moins lâches, au pouvoir de la manipulation.

Dans de tels contextes, l’accomplissement de soi relève du défi. La question de l’identité personnelle et de son authenticité compromise apparaît sur plusieurs tableaux.

D’abord, le spationaute de From zéro to hero (2011) est à la fois étouffé et construit de toutes pièces par une surabondance d’objets tirés de l’enfance ou du monde adulte. « Just be yourself » : la simplicité de la formule lancée avec raillerie dans ce matérialisme écrasant exprime toute la difficulté d’être soi, plutôt que de paraître ou de posséder. Le temps est pourtant bref pour devenir un héros à partir de rien, comme le rappellent le crâne, le sablier ou le corbeau, à l’image d’une vanité.

L’urgence d’exister se ressent particulièrement face à Touchdown race (2015), course contre la montre marquée d’absurde et de non-sens où concourent entre autres créatures un pilote de formule 1, une rock star et un joueur de football américain.

Survient le portrait cocasse d’une Marquise aux frites (2015) mêlant à la vulgarité contemporaine ce qui n’est plus que le souvenir de l’élégance : ni le collier de perles, ni la coiffure baroque ou le loup sur les yeux n’atténue l’obscénité d’un regard aguicheur souligné du botox d’une bouche luisante. Les attributs peu glorieux de cette sorte de Paris Hilton à peine déguisée vont du cornet de frites aux personnages de cartoons en passant par les fleurs, oiseaux et papillons « girly » ou le chien bavant du ketchup. L’artifice a dévoré le naturel.

Honneur, dignité et solennité seraient saufs dans Parade rose (2015) si le défilé du cavalier de chasse à courre sur le dos du dromadaire ne prenait la forme d’une mascarade punk menée par un clown un tantinet sinistre, voire effrayant. La vie n’est guère plus rose – malgré l’omniprésence de cette couleur – lorsque des princes pas très charmants se disputent les faveurs d’une princesse stéréotypée à souhait, couvrant de ridicule la quête candide des amours de contes de fées (The Castle of Love, 2012).

La saturation visuelle est à son comble dans Eyes out (2014), où l’image exerce autant de fascination que de répulsion, menant au bord de la démence une adolescente grimaçante au yeux blancs, cernée des crocs acérés d’un tigre et de roses non moins agressives, tandis que Mickey Mouse se protège la vue d’un tel spectacle.

Qui sommes-nous donc dans ce chaos ?

L’introspection et l’exploration extra-terrestre ne font qu’un lorsque revient l’astronaute. Dans un mouvement de hula hoop avec l’anneau d’une planète, il se dévêt de sa chair comme d’un t-shirt, délivrant avec nonchalance et une pointe de cynisme un message équivoque : l’homme, pseudo héros spatial, ne serait-il en fait qu’un aventurier « nombrilocentrique » exhibant son « intériorité » jusqu’aux viscères? L’existence est-elle un amusement vain bientôt menacé d’explosion, comme le suggère le cadran semblable à une bombe, situé à la place du coeur ? Les deux perroquets et le flamant rose en vol, créature quasi-onirique, préservent toutefois le spectateur d’un trop grand esprit de sérieux (Astrospection, 2015).

Enfin, le même humour noir et débordant anime l’étrange blason de The end is beginning (2016). L’assemblage bien équilibré annonce le début de la fin : sur un rouge toujours très vif, le vautour est déjà là, la hyène est hilare… Le compte à rebours est lancé.

QUI EST RAUKY ?
Soif de peindre

Rauky ne manque pas de tempérament. L’œuvre dit beaucoup de son besoin et de son plaisir de peindre, de sa passion pour l’intensité des couleurs et des images : « Une couleur c’est une ambiance », dit-il. Chaude ou froide. L’artiste « aime quand ça crie » et ses mariages sont audacieux : magenta et vermillon, violet et jaune, rouge et kaki, mauve et bleu outre-mer. Chez un peintre inspiré par la vie, la mort, le désir, l’amour, le souvenir, les clips musicaux et tout élément susceptible de rassasier une gourmandise visuelle revendiquée, ni le noir ni le blanc ne saurait l’emporter : « À mes yeux, le noir et blanc, c’est de la congélation. C’est la bichromie de la sagesse ou de la résignation ». Rauky est sûr de ce qu’il aime. Les couleurs, chaudes surtout (« c’est scientifique, elles accrochent plus la rétine »), sont mieux à même de libérer son ardeur et de rassasier le public. Car le créateur est avide de partager son appétit : « Je veux qu’on salive devant mes tableaux ».

S’il met en lumière les paradoxes de la société qui nous nourrit d’espoir tout en nous gavant de consumérisme absurde et d’individualisme égoïste, c’est davantage pour s’en extraire que pour en tirer des leçons. Sa vocation n’est pas morale. Créer pour lui n’est pas juger ; c’est avant tout une catharsis. Mieux vaut pouvoir échapper à l’esclavage de la routine si l’on ne veut pas devenir un monstre froid ou un barbare. Ainsi l’artiste se défoule, s’amuse, répétant les thèmes à l’envi mais faisant varier les atmosphères, tantôt masculines, tantôt enfantines et « pop ». À la soif d’acquérir, Rauky préfère l’énergie créatrice et le sentiment d’exister.

Ce n’est pas sans prendre sa tâche au sérieux. L’humour et le défoulement n’excluent pas l’ambition, l’application, le souci des compositions équilibrées, réfléchies et le soin du détail. Plus l’image est dense, plus il faut l’ordonner pour guider sa lecture. Pas question de décorer les murs ; les tableaux visent à surprendre, à déranger ou à satisfaire. Lorsqu’un sentiment de panique est suscité, c’est par un désordre sciemment organisé. L’important est qu’il y ait une réaction. Certains en pénétrant l’univers de Rauky oublieront le poids du quotidien, d’autres fronceront les sourcils. Qu’importe ! L’artiste préfère le rejet et la mauvaise critique à l’indifférence.

Double-vie

Loin des contraintes de son autre vie – celle d’un directeur artistique en agence de publicité, à Lyon et à Paris, donnant corps à des projets d’ampleur, notamment pour la télévision – la peinture offre l’oxygène de la liberté absolue, ou du moins des contraintes qui émanent de soi seul. Après la première émancipation d’une carrière en freelance, le germe de la création picturale présent depuis toujours s’épanouit totalement, affranchi de la monotonie et de la restriction des projets uniformes.

Dans la solitude et le silence, face à la promesse illimitée de la toile blanche, l’usage du pinceau l’apaise, lui procure sérénité et plénitude. Les sessions de travail sont brèves (entre deux et quatre heures) mais vont jusqu’à l’épuisement. Le processus créatif est une mise à l’épreuve ; sans espérer la perfection, le peintre est assez exigeant pour éprouver la frustration, l’énervement, la tentative ratée et le nouvel essai. La recherche tâtonnante, la reprise inlassable, l’élimination des idées, le patient progrès sont une école d’humilité. Rauky apprend à s’y connaître, puis se rencontre une seconde fois à travers les yeux des spectateurs. De ces histoires qui peu à peu prennent vie sous sa touche naît un sentiment de fierté.

Le monde de Rauky n’est pas tentaculaire ; la présence sur les réseaux sociaux ou dans les médias reste discrète. Il ne s’agit pas de vendre à tout prix. L’artiste ne s’attend à toucher que ceux qui comme lui prendront le temps de « se faire le palais » pour goûter à ses tableaux.

Parenté

Bien que l’artiste cite peu d’autres peintres, sa création ne sort pas du néant. Au début, Joram Roukes lui semble figurer ce qu’il a lui-même en tête. Dans le travail de Thierry Carrier, il admire le traitement des tissus et les jeux de lumière. Kehinde Wiley l’impressionne par son sens du détail et Banksy le stimule par sa créativité et la gestion de son image. La propreté des réalisations de Yoann Merienne lui inspire le respect. Chez Peter Rothmeier Ravn, il aime le traitement plastique, la touche vivante et les sujets à l’aspect « médusé, mais toujours esthétique ».

Sans conviction, il s’entend être affilié au « lowbrow art », ce mouvement artistique né dans les années 1970 à Los Angeles qui se réapproprie les codes des médias populaires. Peut-être en a-t-il tout de même l’esprit humoristique et espiègle.

Avec plus d’intérêt, il se laisse qualifier de « Lafontaine pop », comme si ses tableaux étaient des fables mâtinées de pop art.

De l’esthétique kitsch, il hérite certainement de quelques traits dominants : la surcharge, l’inauthenticité… mais surtout le second degré.

À ces références assumées peuvent s’en ajouter d’autres, évidemment, tels que les procédés d’accumulation du peintre postmoderne Erro, né en 1932, ou le personnage mystérieux et irrévérencieux de Mr Brainwash, artiste urbain français, cousin de l’Invader.

S’inscrire dans l’histoire de l’art n’est certes pas la préoccupation première de Rauky, mais celui-ci constitue pourtant, lentement mais sûrement, une œuvre cohérente aux figures récurrentes, au style reconnaissable et à la force singulière.

Par Julia Beauquel, Docteure en esthétique et philosophie de l’art.
Texte de juillet 2017.